Sous la peau tourmentée de l'océan, là où chaque lame se brise en avalanche de bulles et de lumière grise, des méduses-lune (*Aurelia aurita*) dérivent en suspension dans le mètre supérieur de la colonne d'eau, leurs ombrelles translucides de dix à quarante centimètres de diamètre frémissant passivement au gré des turbulences générées par le déferlement des crêtes. Ces cnidaires, parmi les organismes gélatineux les plus répandus des eaux tempérées et subarctiques, n'ont ni nageoire ni vésicule propulsive efficace : ils se laissent gouverner par les courants de dérive éolienne, la circulation de Langmuir et les remontées convectives d'un mélange de surface que la tempête entretient sans relâche, brassant chaleur, sel, oxygène et particules en suspension jusqu'à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. La lumière qui pénètre ici n'est que le résidu diffus d'un jour de tempête filtré par une épaisse couverture nuageuse et réfracté à travers une interface sans cesse déformée : elle se fragmente en caustiques froides, en éclairs vert-glauque à l'intérieur des vagues, en reflets brisés sur les nappes de mousse, avant de se perdre dans les nuages de microbulles produits par les crêtes qui s'effondrent. Dans cette zone de couplage atmosphère-océan, les échanges gazeux atteignent leur maximum, la tension superficielle de la microcouche est déchirée en aérosols salins, et l'eau elle-même, sursaturée en oxygène, paraît vivante bien avant que l'on distingue les silhouettes laiteuses et rayonnées des méduses qui y flottent, témoins silencieux d'une violence que rien, autour d'elles, n'enregistre.